audrey guerrini
L'oeil du voisin

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Dans ma porte-psyché où personne ne se mire, s’inscrit l’univers des rues via mon ami Judas, trou vitreux inestimable, magique boîte à images qui capte l'immanent.
Bien que ma loupe ait un cœur d'Iscariote, la vie s'y présente sans traîtrise, photographie instantanée. Recluse dans mon appartement de bas-étage, soumise aux déambulations aléatoires des couloirs, oreille tendue, œil béant, je guette, j’épie, j’attends.

Aucun de vous jamais n’a vu mes cheveux argentiques, ni ma robe à fleurs d’antan, ni mes pieds statufiés par ma position immobile de guetteuse de mouvements, ni mes ongles où se peignent une noire pellicule, témoin du dépôt des ans, ni mon globe oculaire à la focale rendue presbyte avec le temps. Qui suis-je ? -
Invisible sentinelle qui régule le pouls des immeubles, reine des cages d’escaliers, je suis le miroir renversé des évènements, avec un compte-fils pour famille et Judas en guise de soupirant.

Les roses que je reçois sont celles des voisines, asiatiques traquées dans l’entre-deux des fenêtres où la beauté se fatigue derrière les carreaux voilés.
Mon cœur est une surface sensible où s’impressionnent les ébats et débats des amants ; seuls les rideaux tendus rendent indescriptibles les épreuves que s’infligent les gens.
Sur ma rétine révélatrice se dessinent, le cas échéant, ruptures, rencontres et le moindre de vos dérangements organiques, vous, êtres aux contours flottants et aux parcours insaisissables. Il n’y a que le macadam et les façades de fer de la rue adverse qui partagent mon engouement pour cette population à vitesse variable, qui me livrent par hasard, les grimaces de son âme.

Cerbère photographique, commère des clichés, aucun secret ne m’est caché. Je comptabilise dans mon cristallin télescopique vos contacts, vos effleurements, vos regards indiscrets accrochés aux talons des filles que moi-même j’ausculte de mon cloaque de voyante, cloaque où, passants passagers du vent, voyagent vos défilements.
Ne vous méprenez pas : je ne suis pas voyeuse, je suis la gardienne de la réalité, la concierge d'instant et de fugacité, l'œil du voisin, celui que vous ignorez mais dans un clic clac Kodak saura vous immortaliser. Mon nom est photographe.

Natasha Kaïl

 
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